Par Julien K.
Depuis quelques temps, je suis les élucubrations de Bret Easton Ellis sur Twitter.
Bret, pour ceux qui ne le savent pas, c’est l’auteur d’American Psycho et Glamorama, superstar littéraire, icône décadente et idole absolue des Frederic Beigbeder et autres Lolita Pille, disciples énamourés qui s’en mettent plein la tronche au Baron en rêvant du Château Marmont, et sont à Bret Easton Ellis ce que Bernard Fréderic est à Claude François. Sur Twitter, Bret dit des choses intéressantes -et aussi pas mal de conneries- mais surtout, il passe son temps diviser les gens en deux catégories : Empire et post-Empire.
Désireux de ne pas faire partie des béotiens qui ignorent de quoi il en retourne (et donc irrécupérablement Empire), j’ai effectué une petite recherche Google, qui m’a mené à un papier de ce cher Bret paru dans Newsweek, dans lequel celui-ci définit ce qu’il décrit comme la fin de l’Empire, et qui lui est apparu en regardant Charlie Sheen se décomposer en direct sur un plateau télé, lors de son récent et très médiatisé pétage de plomb. A cet instant, Bret a réalisé -assez finement, il faut le dire- le glissement qui s’est opéré au sein de ce que nous appelons la celebrity culture. Pour faire court, Empire, c’est le passé, la culture de la célébrité telle qu’elle a été conçue au XXe siècle, celle des stars aux images méticuleusement façonnées, avec sa part de mystère, de contrôle et de sérieux. Et post-Empire, c’est la célébrité d’aujourd’hui, celle de TMZ, où chaque détail embarrassant autrefois savamment camouflé est jeté en pâture au public sans la moindre retenue, non plus par des paparazzi trop indiscrets, mais par les célébrités elles-mêmes. Post-Empire, c’est la célébrité de Paris Hilton et autres Kim Kardashian, qui ont compris le système et en jouent avec un m’en-foutisme qui n’a plus rien de premier degré. Post-Empire, c’est fuck l’Empire, fuck le bon goût, fuck la décence, fuck à toute cette comédie, j’en ai rien à branler, j’ai honte de rien, et vous allez m’aimer, non pas en dépit de tout ça, mais justement POUR ça.
Si l’on se penche sur la question, force est de reconnaître que Bret a mis le doigt sur quelque chose. Il y a quelques années encore, je m’étonnais du refus des fans de Britney Spears d’admettre que leur idole était totalement lessivée, dans un article dont je réalise desormais qu’il était complétement à côté de la plaque. En réalité, les fans de Britney n’ont aucun problème à admettre que leur idole est devenue une épave, et c’est justement ce naufrage qui les fascine et qui assure à cette pauvre Britney sa pérennité. Par une inversion des valeurs dont l’ironie peut faire sourire ou trembler, tout ce qui autrefois signifiait la fin d’une carrière est devenu aujourd’hui le moyen le plus sûr d’être mis en orbite. Paris Hilton et Kim Kardashian ont assis leur notoriété sur des vidéos porno qu’elles ont elles-mêmes pris soin de diffuser. Lindsay Lohan n’a jamais été aussi populaire que depuis qu’elle est s’est transformée un déchet ambulant. Le ratage spectaculaire de son premier passage télé et les critiques d’une virulence inouïe qui ont suivi n’ont fait que contribuer à l’ascension de Lana Del Rey. Et le fait que Chris Brown ait bastonné Rihanna ne l’a pas empêché de gagner un Grammy Award, et ne semble pas poser de problème à la plupart de mes contacts Facebook, qui continuent à fantasmer sur lui sans complexes.
A posteriori, le moment décisif du post-Empire fut sans doute le scandale Kate Moss : souvenez vous, en 2005, après avoir été photographié en train de taper la coke, la brindille a vu tous ses contrats presque instantanément révoqués (Empire !). Mais contre toute attente, environ trois minutes plus tard, Kate était partout, égérie d’un nombre incalculable de marques de luxe, plus omniprésente que jamais, plus en demande que n’importe quelle mannequin dans l’histoire de la mode (post-Empire !) Le monde avait changé. Et il va de soi que ce changement n’est pas un phénomène spécifiquement américain : personne n’aura en effet manqué de noter que ces jours-ci, être une prostituée mineure et se faire gang-banger par l’équipe de France de football constitue désormais la voie royale pour faire la couv de Paris Match et se voir adoubée par Karl Lagerfeld et Libé.
Mais le plus intéressant dans cette théorie, c’est la position de Bret Easton Ellis lui-même. Selon lui, ce glissement est la conséquence de notre soif de transparence, et la fin de la mascarade du star system -les interviews policées, la dissimulation, les mensonges – est une très bonne chose. Notre société a changé, nous annonce-t-il, il n’y a rien que nous puissions y faire, et il n’y a plus que les vieux tromblons dépassés de l’Empire pour persister à s’indigner en déplorant la vulgarité du post-Empire. Mais après réflexion, l’élaboration de ce concept semble avant tout être un prétexte à l’auteur pour se poser en démiurge ultime de la pop culture, distribuant les bons points (so post-Empire darling, bien joué !) et les mauvais point (tsk, tsk, tsk, désespérément Empire…), et prenant soin d’épouser cet avenir pas franchement radieux sans la moindre discrimination, avec ce qu’il faut de nihilisme blasé, simplement parce qu’il s’agit de l’avenir. Et c’est là que Bret déçoit, révélant sa vanité et son manque de vision personnelle, et trahissant finalement la même angoisse que tous les intellectuels branchouilles de notre époque : la peur d’être pris pour un vieux con, la terreur absolue de paraître largué, dépassé par un monde dans lequel il ne se reconnaît plus. Cette peur, c’est celle qui pousse les critiques d’art contemporain à encenser des aberrations depuis des décennies, pour s’assurer de ne pas passer à côté des prochains impressionnistes. Et à 47 ans, il semble désormais trop risqué pour Bret de critiquer ne serait-ce que le temps d’une phrase le nouveau visage de la celebrity culture, fut-il abominable, ou de se lamenter un instant sur le fait que le célébrité des stars de notre ère est désormais résolument indépendante de leur talent ou de leurs succès artistiques. Non, cela serait bien trop Empire. Alors Bret se contente de constater, et de réduire le fruit de son acuité intellectuelle à une simple question de branchitude, et se limitant, comme un mauvais magazine féminin, à décider arbitrairement de ce qui est in et de ce qui est out.





La Rêveuse
« la peur d’être pris pour un vieux con, la terreur absolue de paraître largué, dépassé par un monde dans lequel il ne se reconnaît plus. Cette peur, c’est celle qui pousse les critiques d’art contemporain à encenser des aberrations depuis des décennies, pour s’assurer de ne pas passer à côté des prochains impressionnistes. »
Je voyais déjà ça il ya quinze ans dans ma fac d’arts pla et en bonne naïve, j’ai mis quelques années avant de comprendre que c’était des conneries. Et effectivement c’étaient surtout les profs qui voulaient avoir l’air de ne pas être des artistes ratés qui encourageaient cet état de fait…
dradra
Oui mais non là c’est pas gentil pour les vrais critiques d’art. Faut pas les confondre avec les « journalistes spécialisés », y’a un grand fossé qui les sépare.
YoosF
Putain, je suis tellement excité !
Gemus
Je trouve ça tellement triste et glauque ou est la classe et le glamour ? peut être que tout ça était factice mais au moins ça faisait rêver. comme disait Céline « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »
Nataka
C’est déjà consternant dans l’art et la culture, mais quand on voit ce que ça donne en politique… Vivement que l’empire contre-attaque. (c’est nul mais j’assume, ce qui paradoxalement doit être post-empire, tant pis).
BasTap
il est tellement Empire ce Bret Easton Ellis
bipolaire
Cat Stevens « I am old, but I’m happy ». Curieusement le seul et unique bouquin que j’aie jamais balancé à la poubelle de toute ma vie, c’est Bret qui l’a écrit, et je n’avais jamais rien lu d’aussi putassier j’ai du vomir par dessus . Alors son étiquetage d’hypermarché comme tu l’as trop bien décrit il peut se le coller aux couettes.
Je voulais te dire merci, tu nous a manqué, et j’attendais…………
am
J’avais un début de théorie sur le sujet. Celle des 50/50. A partir du moment ou le médiatique prends plus de place que l’artistique chez une personne publique alors son image n’est plus celle d’un ou d’une artiste mais juste d’une bête médiatique dont on se nourrit et sa carrière en est définitivement entachée. En gros il faut plus qu’on parle de vous pour votre album que pour votre divorce si vous voulez continuer à avoir une crédibilité en temps qu’artiste, sinon quoi que vous faites votre vie sera toujours plus intéressante. Angélina Jolie réalise un film sur la guerre (quoi qu’on en pense) et la première question que va poser un journaliste, et parce que c’est ça que l’on attends et que l’on a envie d’entendre, c’est si Brad n’a pas eu trop de mal à s’occuper des enfants tout seul.
Si l’on suit Bret (on peut se tutoyer Bret ?), alors cela voudrait dire que la théorie n’est pas complétement fausse mais juste inversée. C’est si l’on parle à plus de 50% de sa vie personnelle, alors on a une chance d’exister artistiquement.
Là ou sur la conclusion ça ce me fait un peu flipper c’est sur la fameuse Zahia. Je me rends compte que cette fille est le degrés zéro du star public, mais que même si moralement je voudrais condamner sa célébrité, j’en suis incapable. D’un coté il n’y a plus de classe et de l’autre l’échelle sociale est toute puissante. Du coup, je ne peux pas condamner Zahia pour avoir voulu l’utiliser.
Maintenant, je pense que le système est suffisamment pernicieux pour qu’elle se prenne un retour de bâton dans la figure sur le long terme, je ne vois pas comment on peut être mangé, digéré et rester indemne.
Philippe de Thrace
La cause de ce changement n’est-elle pas qu’il rend l’identification (aux stars) plus facile ? Ces bestioles d’expositions ont des vies de plus en plus déconnectées du commun des mortels qui lit voici chez le coiffeur. N’y a-t-il pas chez la rombière une « pensée magique » qui dit : Cette célébrité inaccessible riche belle et intéressante a la diarrhée comme moi, donc moi aussi je suis (potentiellement) riche belle et intéressante ?
Julien K.
Je ne suis pas convaincu qu’il s’agisse précisément d’un fantasme d’identification -qui diable pourrait avoir envie de s’identifier à Britney ou LiLo ces jours-ci- mais plutôt de la concrétisation d’un désir qui a toujours existé: celui de brûler une idole qu’on s’est lassé d’admirer. Peut-être tout simplement parce qu’il est largement plus aisé de faire chuter une star de son piédestal que de chercher à se hisser soi-même dessus.
Philippe de Thrace
C’est vrai que pour que mon argument fonctionne, il faut admettre que la valeur célébrité est suffisante pour envier brittany spears.
Flight
S’il s’agit effectivement de l’assouvissement du désir pyromane de l’admirateur, alors on peut supposer (en poursuivant l’analogie contre toute rigueur) que la combustion ne sera pas éternelle, et même, qu’on s’en lassera vite.
La question plus gênante derrière tout ça, c’est de savoir si ceux qui ont du talent, du réel talent, vont parvenir à inscrire leur trace dans le temps. Que ces stars d’un jour soient adulées, à la limite, je m’en branle. Qu’on ne reconnaisse pas les vrais artistes et qu’on encense de la merde, ça me dérange, mais pas encore jusqu’à l’insupportable. En revanche, que le talent et la beauté ne parviennent plus à exister, même de manière à s’inscrire juste assez dans le monde pour pouvoir être révélés à un moment ou l’autre, c’est une possibilité qui me fait hérisser le poil.
Parce qu’il y a toujours des gens avec du sens critique, c’est indéniable et logique. Bien évidemment, il y a aussi une certaine habitude de critiquer « la société de consommation », « la dégradation de l’art promu », etc… en ne faisant que répéter ce qu’on entend dans certains milieux (si certains se sentent visés, c’est involontaire ; le fait est que l’on peut répéter bêtement même des paroles lucides ; quoique ce soit tout de même plus intéressant que d’adhérer à une doxa de fait). Mais ces gens avec du sens critique, les initiateurs de ces mouvances à contre-courant ou les solitaires dégoûtés (et tous les autres types), j’espère de tout cœur que les belles choses ne sont pas cachées à leur yeux par la masse des choses inertes, et que leur voix porte ou portera vite assez pour les déterrer. Simplement parce qu’une société qui va voir Molière, se porte mieux qu’une société qui lit le mec dont je veux pas écrire le nom et dont traite cet article.
Ouais je suis impérialiste ! J’aimais bien quand les journalistes avaient une expression soignée, quand foutre le bordel sur un plateau n’était pas générateur de vivats et quand plein de trucs que l’on nommera passéismes. Et ce serait cool non pas qu’on y revienne, mais qu’on s’intéresse dans un monde technologiquement nouveau à ce qui est intéressant.
Merci beaucoup pour l’article.
L' alter égal
Tu pars en thèse, là.
Tylor
What a cool blog!
Julien K.
Mon premier spam! Quelle émotion
Henri Minouche
Formidable article. Une tempérance cependant: l’exemple Chris Brown, qui a beaucoup morflé de son accès de fureur. Ventes de disques et image en ont pris un sacré coup, et si il remonte la pente doucement, cela lui prend beaucoup d’énergie. Il peut d’ailleurs remercier Rihanna, qui, en le pardonnant implicitement, lui permet d’avoir une nouvelle chance. Il faut croire que les violences faites aux autres ont encore leur place en Empire.
Pour le reste, je suis ra-vi de la création des Antagonistes, que je compte bien lire avec autant de maniaquerie de CLG. Mais j’ai une peur, tout de même: Juien K est-il destiné à être le seul auteur des articles? Si oui, ce site risque fort bien de l’épuiser, ou de frustrer ses lecteurs!
Merci encore.
Alexandre
Katharine Hepburn à propos de Garbo :
» Dès qu’elle apparaissait sur l’écran, il était impossible d’en détacher le regard. On voulait tout savoir sur elle, et on savait qu’elle ne livrerait rien. C’est ça une star de cinema. »
CQFD